Ryusuke Hamaguchi – 2026
« Rendre possible l’impossible«
Il y a des réalisateurs qu’on suit parce qu’ils nous enrichissent spirituellement et humainement. En 2021, je découvrais au cinéma Drive My Car de Ryusuke Hamaguchi, et le « commencement » d’une aventure cinématographique pour moi. Aussi, un nouveau film de lui, primé à Cannes par un double prix d’interprétation féminine ne pouvait que me faire chausser mes tongs vers mon ciné préféré…

IMDb: https://www.imdb.com/title/tt36834996/
Soudain, c’est l’histoire de la rencontre de Marie-Lou, anthropologue et directrice d’EHPAD qui cherche à introduire les techniques d’humanitude dans son établissement, et Mari, philosophe et metteuse en scène japonaise. L’une se bat pour ses patients, l’autre contre un cancer en phase terminale.
De cette rencontre, Hamaguchi construit un film de dialogues entre deux personnages qui cherchent à refaire le monde, et qui à leur échelle décident de s’y atteler. Discussion sur le capitalisme et son impact sociétal sur la natalité, discussion sur les barrières érigées entre les différents aspects du monde, celle de la langue que nos deux héroïnes savent franchir, mais celles plus compliquées de la compréhension des autres, de la segmentation de nos sociétés.
Mari a mis en scène une pièce sur un psychiatre italien, Basaglia, qui a aboli les asiles psychiatriques en Italie, et donc a supprimé cette barrière. Elle-même dans sa mise en scène crée des interactions particulières pour rendre floue la barrière entre l’acteur (Kyôzô Nagatsuka, lui aussi très convaincant et touchant avec son petit-fils autiste qu’il garde avec lui) et les spectateurs. C’est toute cette réflexion large qui transporte le film, comment ramener l’humain dans chacun, comme permettre aux émotions, à l’humanité de faire progresser nos sociétés, en prenant comme point central cette EHPAD qui s’appelle justement Les Jardins de la Liberté, vers un lieu bienveillant où la frontière entre malades et soignants se troublerait, tout comme la frontière entre les différents métiers s’y exerçant. La recherche de ce temps d’humanité devenu trop fugace et que le capitalisme consomme pour pousser à une consommation immédiate, le now / here que Mari illustre sur un tableau blanc dans une discussion nocturne avec Marie-Lou. Et ce nowhere qui est également la conclusion centrale de ce vers quoi on tend en oubliant toutes ces frontières dressées pour nous isoler.
C’est une recherche par les deux protagonistes de ce qui fait vraiment être présent au monde et pour ceux qui nous entourent, amis, collègues, famille ou même illustres inconnus. En s’échappant de ces frontières, en étant capable de comprendre l’autre par leur bilinguisme respectif, toutes deux réalisent les changements au monde qu’elles peuvent à leur niveau toucher.
C’est profondément émouvant, aussi bien dans cette double représentation théâtrale mais dans un contexte changeant qui permet justement de mettre en avant cette altérité, et aussi ces discussions longues, dans la nuit en bord de Seine ou au réveil avec un soleil levant sur les collines dans la campagne de Kyoto. Il y a vraiment une grâce dans cette réalisation sobre, mais permettant cette épiphanie qui nous laisse à la réflexion de notre humanité.
C’est un film philosophique, un film d’humanité mais au sens éthologique du terme, comme Descola en parlait. C’est un film qui touche profondément, qui fait réfléchir sur soi-même et son rapport aux autres et qui pour cela dépasse largement le cadre du cinéma. Un grand film, qui reste en vous bien après le visionnage.
Minute histoire sur la Loi Basaglia : Votée en 1978 plaide pour la fermeture des hôpitaux psychiatriques et leur remplacement par des services communautaires. Les malades ne sont plus isolés mais réintégrés à la société.
#Too Long Didn’t Read:
Du grand cinéma, pas pour son cadrage, ses effets ou une esthétique hors norme, mais une réflexion sur notre humanité et deux actrices centrales absolument captivantes. C’est un film qui touche vraiment, une grande réussite!
– Gregouf
Tags: #film #2026 #Hamaguchi #Capitalisme #Humanitude
