Stalker

Andrei Tarkovsky – 1979


« A man writes because he is tormented, because he doubts. He needs to constantly prove to himself and the others that he’s worth something. And if I know for sure that I’m a genius? Why write then? What the hell for?« 


Thème du club ciné, les dystopies au cinéma. Aussi, après 1984 dont je parlais il y a peu de temps, d’un docu sur l’impact contemporain de la vision d’Orwell sur lequel je reviendrai bientôt, il était temps pour moi de rattraper un classique du cinéma qui m’attendait depuis presque 50 ans. Le logo de Mosfilm qui s’affiche, l’un des plus grands et plus anciens studios de films russes… Dasvidaniya ! Bon, ça veut dire au revoir en russe, mais c’est sans doute le seul mot que je connais.


IMDb: https://www.imdb.com/title/tt0079944/

Le film vient avec une telle aura que je n’avais jamais trop pris le temps de me poser pour le voir, sans doute effrayé de ne pas être capable de l’apprécier. Stalker s’ouvre sur un bar, images en tons sépia, un homme entre et vient s’attabler avec un café. Plan fixe qui dure plusieurs minutes, l’œil se perd sur le veinage du parquet. Deux portes entrebâillées, un lent travelling avant pour nous révéler un lit où les draps d’une blancheur céleste contrastent violemment avec la décrépitude de la pièce, rien ne bouge, l’œil erre sur cette toile. Travelling en plongée sur les 3 visages qui y dorment. L’homme se lève doucement, la femme le rejoint, elle ne veut pas qu’il rejoigne la Zone, lieu à proximité, interdit d’accès où les humains ont disparu sous l’impact d’une météorite ou bien d’extra-terrestres. Il est le stalker, le passeur qui va amener l’écrivain et le professeur dans ce lieu mystique où, il se dit, qu’une chambre accorde son souhait le plus secret à celui qui y pénètre.

Lors de leur arrivée dans la Zone, le film passe alors à la couleur, lieu où la nature a repris ses droits. Luxuriante, exubérante de son vert qui frappe la rétine, face à un monde extérieur terne et presque sans vie. Une errance étrange dans ce lieu, un but qui devient de plus en plus obscur à mesure de la progression, des réflexions qui s’amalgament sur la cause, les conséquences, puis un retour dans un monde terne pour que le passeur y retrouve sa famille.

La force du film est double, tout d’abord visuelle, ces plans longs, ces cadrages millimétrés qui permettent à l’œil de s’émerveiller de ces peintures somptueuses. Trois tableaux qui m’ont marqué particulièrement : le tunnel, la pièce des dunes et la chambre où le travail sur les décors, les tons, l’utilisation de l’eau dans ses réflexions ou au contraire son croupissement.

En plus de l’aspect visuel, l’attrait vient des dialogues entre les personnages qui mélangent de nombreuses réflexions. En choisissant deux intellectuels dont les buts à l’arrivée dans la chambre sont totalement divergents, le trio d’écrivains Tarkovsky et deux Strugatskiy octroient aux personnages des dialogues très nourris, presque philosophiques, sur la reconnaissance, sur la foi et l’espoir, l’appartenance à un groupe, l’humanité et le pouvoir. Je pense qu’une lecture du script permettrait d’analyser plus avant les thèmes qui filent presque trop vite dans le métrage malgré sa longueur de plus de 2h30.

Et puis, et puis, on revient sur la fin dans notre sépia, en ayant perdu une part du désir et de l’attrait de la découverte et de l’émerveillement pour une fin doublement moderne. D’abord dans un retour de la couleur parcellaire pour illustrer, peut-être, qu’on ramène un peu du merveilleux avec nous lors d’une expérience forte et une fin très ouverte avec la fille du stalker et ces verres vibrants, laissant au spectateur le choix du fantastique ou de la plus terre-à-terre vibration ferroviaire. Ça m’a rappelé un peu l’ouverture de la fin d’Inception même si la portée y est moindre. Je ne sais pas si Nolan citait Tarkovsky comme inspiration de la scène. Et puis, avant cela, la mère de l’enfant brisant le 4e mur expliquant son choix de vie dans un dialogue au spectateur, résumant bien tristement une réalité à laquelle nous sommes souvent confrontés. L’opposition entre la Zone et ce monde presque stérile de couleur peut être lue comme une opposition toujours moderne à notre séparation et à notre dédain pour la nature. Descola, es-tu là ?

Un film toujours incroyablement riche presque cinquante ans plus tard. Visuellement, on est à plusieurs reprises face à des tableaux d’une grande beauté dans lesquels nos personnages évoluent très lentement. C’est presque méditatif et renforce cet aspect mystique du film. L’opposition visuelle entre les deux lieux est encore renforcée par les choix de contrastes et colorimétrie. Et en termes de contenu, je pense que des sociologues et intellectuels y picorent encore plusieurs décennies après sa sortie, réflexion sur la condition humaine et son but. Il me faudra sans doute me refaire un visionnage dans peu de temps pour me focaliser plus avant sur l’écriture, quand les couleurs bleutées du mur de la chambre se seront estompées dans mon esprit.

Impressionnant, même si ce n’est pas un film qui m’a vraiment touché émotionnellement.


#Too Long Didn’t Read:

Très compliqué de résumer ce film en quelques mots. C’est une expérience presque mystique, mélangeant tableaux visuels et philosophie, tristesse et espoir, profane et sacré, nature et dystopie humaine. Une richesse qu’un seul visionnage ne saurait qu’à peine esquisser. Un film qui trône à juste titre parmi les classiques du cinéma.

– Gregouf


Tags: #film #1979 #Russe #Dystopie #Zone